top of page

SUR LES TRACES DES SAXONS DE TRANSYLVANIE

Comme une vieille dame sur son banc, elle regarde la ville s’agiter sous ses yeux, impassible. Nichée au cœur du centre historique de Braşov, l’Église noire (Biserica neagră) est pour quelques jours encore l’édifice religieux le plus imposant de Roumanie(1). Sous sa nef, la cathédrale protestante abrite un orgue remarquable de 3 993 tubes sur lequel sont régulièrement donnés des concerts, attirant une foule de curieux aux beaux jours.

Passage obligé pour les touristes en route pour la mythique Transylvanie, Braşov surprend lorsqu’on arrive de Bucarest. Par son architecture colorée, ses rues tortueuses, son ambiance bucolique et apaisée, cette cité de 290 000 habitants diffère en tous points de la capitale roumaine. Une spécificité propre à ce versant nord des Carpates, témoignage de la présence séculaire de la communauté allemande qui a bâti la ville, lui donnant le patronyme germanique de Kronstadt.

roumanie_brasov_016.JPG

Huit siècles d'histoire

Avec les villes de Sibiu et Sighişoara(2), Braşov dessine un triangle qualifié par les Roumains de Ţara saşilor, le Pays saxon. Une dénomination quelque peu abusive puisque les colons allemands – invités par Géza II de Hongrie à s’implanter dans la région au XIIe siècle pour défendre les frontières de son royaume contre les invasions ottomanes ou tatares – n’étaient pas originaires de Saxe.

La communauté s’est progressivement agrandie, jusqu’à atteindre les 750 000 représentants dans les années 1930. Le saxon, dialecte aux accents flamands, est alors largement usité en Transylvanie, avant que la Seconde Guerre mondiale puis la chute du régime de Ceauşescu ne contraignent les germanophones à un nouvel exil. Aujourd’hui, ils seraient à peine 12 000 à vivre encore en Roumanie.

Cet exode soudain n’efface pas pour autant les traces de leur passage dans une région qu’ils ont façonnée à leur image – le territoire y est par exemple divisé à parts égales entre les terres arables, les forêts et les prairies – et qui recèle donc de nombreux joyaux protestants. Un paradoxe dans un pays où 85% de la population se revendique de confession orthodoxe. « Plus de cent-vingt villages du Pays saxon sont organisés autour d’une église évangélique fortifiée, ce qui constituait un maillage défensif extrêmement dense », indique Rudi, un jeune père de famille rencontré à l’Office de tourisme de Saschiz. Sur la route reliant Braşov à Sighişoara, ce bourg d’à peine 2000 habitants mise sur le tourisme rural et fait partie des mieux préservés de la région. Et pour cause, puisque Saschiz fait partie des sept municipalités de Transylvanie placées sur la liste du patrimoine mondiale de l’Unesco depuis 1993. Comme à Biertan ou Viscri – où le prince Charles possède une maison –, son église fortifiée de la fin du XVe siècle au toit coloré semble en parfait état. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de toutes les paroisses de la région…

« Ici, il n’y a pas de subventions de la part de l’État, ça n’existe pas. Chacun travaille pour soi », regrette Hedwig Connert. Avec son époux, Lutz, cette professeure de français à la retraite est revenue vivre à Mediaş à l’été. Leur vie se partagera désormais entre Düsseldorf, où ils ont vécu plusieurs dizaines d’années, et la Transylvanie. « Mon mari est reconnaissant pour ce qu’il a vécu ici dans son enfance et il veut aider un peu l’Église. Il fait visiter celle-ci aux touristes. On veut créer un peu d’activité ici : on va avoir un cercle littéraire, diverses activités pendant l’hiver… » Surtout, le couple souhaiterais participer à la préservation du patrimoine local : « L’église de Braşov est bien entretenue. On refait celle de Sibiu en ce moment. Restaurer un toit par exemple coûte très cher, c’est pourquoi on fait payer les entrées ici. Et nos Saxons, ils ne sont pas du tout contents, surtout quand ils viennent de l’Occident : "Ce n’est pas notre problème ; nous sommes nés ici." Ils ne sont pas prêts à payer un peu d’argent. Ils ne se rendent pas compte mais, nous aussi, on essaye de contribuer à conserver. Ce serait dommage que tout ça s’écroule. »

 

Héritage culturel et vision européenne

 

 

Dans une région où germanophones et roumanophones ont très longtemps entretenus des relations distantes, les mariages mixtes sont de moins en moins rares depuis les années 1970. « Il est courant que les enfants maîtrisent plusieurs langues étrangères dès le plus jeune âge par ici », précise Benone Mehedin, qui écume la région pour l’association environnementale Adept. « À Viscri, une fratrie jongle par exemple entre quatre langues. »

Les écoles allemandes, qui jouissent d’une bonne image, sont particulièrement prisées par les familles roumaines. L’enseignement s’y fait dans les langues de Goethe et de Cioran, perpétuant de fait l’histoire de la région.

Le saxon semble, lui, voué à disparaître. Une perspective qui n’effraie pas plus que cela Hedwig Connert : « C’est une période où on se rapproche les uns des autres, il faut s’ouvrir vers d’autres cultures. On n’est pas très convaincus par ce système où chacun reste chez soi ; ce temps est passé. »

Le multiculturalisme de la région se ressent d’ailleurs dans les urnes. Dans le Pays saxon, et plus généralement en Transylvanie, on vote de manière plus modérée que dans le reste du pays, avec une vision résolument pro-européenne. « On a dit des Allemands qui ont habité ici qu’ils étaient des bons diplomates. Ils ont négocié avec les Turcs, ils ne cherchaient jamais la bagarre. »

Des caractéristiques qui semblent encore d’actualité puisque les électeurs ont choisi, en 2014, de porter à la présidence de la Roumanie l’ancien maire de Sibiu, le germanophone et luthérien Klaus Iohannis, qui sera candidat à un second mandat en décembre 2019. Une reconnaissance pour cette minorité qui représente aujourd’hui moins de 0,2% de la population nationale, mais dont l’héritage reste inestimable.

(1) Elle sera détrônée par la gigantesque cathédrale orthodoxe de Bucarest, dont la livraison est prévue pour la fin du mois de novembre.

(2) Ces deux villes sont également connues sous les noms allemands de Hermannstadt et Schäßburg.

© 2023 par Sylvain Moreau.

 

Me suivre sur Twitter

 

  • Twitter Clean
bottom of page