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LES MUSICIENS DES CHEMINS DE TRAVERSE

Paris, dans un couloir de métro éclairé au néon. Station et destination indéterminées.

Mélodie de type guitare-voix, rencontre de type inattendue : « Lui était en train de jouer et donc moi, je me suis arrêtée, j'ai écouté deux chansons. » Tous deux ont discuté, se sont trouvés des affinités musicales et « lui », Simon Carrière, l'a convaincue – elle, Sophie Chrisment – de reprendre son violon : « La musique était une passion pour moi, et pas du tout un milieu professionnel. En tout cas, jusqu'à maintenant... »

La mélodie du bonheur

Lorsqu'elle a quitté Vitry-le-François (Marne) pour la capitale, il y a sept ans, Sophie avait des rêves plein la tête. « Je suis montée sur Paris en tant que comédienne », confie la Champenoise. Celle qui passera trois années sur les planches du Cours Simon a glissé un violon dans ses valises ; elle le ressortira de sa retraite au bénéfice de cette rencontre impromptue dans les couloirs carrelés et froids du métropolitain. « C'est vrai que, d'avoir vu Simon, ça m'a un peu titillée. Je me suis dit : "Mais merde, il y a peut-être moyen de faire quelque chose." »

Sophie et le guitariste des souterrains n'en restent pas à ce premier échange de regards. Ils palabrent, dialoguent, et se répondent par notes de musique interposées : « Après deux-trois arrangements, on s'est dit : "Whaou ! Le violon avec la guitare, c'est plutôt sympa !" »

Mais, avant de se lancer, la jeune femme entend obtenir de son interlocuteur une réponse à cette question : « Pourquoi est-il dans le métro ? »

Sophie précise : « C'est vrai que tous les gens se demandent ça : pourquoi ces musiciens-là jouent dans le métro ? C'est souvent un peu mal vu, parce que les gens ne connaissent pas. Et, quand il m'a renseigné – Simon m'a vraiment renseigné –, il m'a dit : "Mais tu sais, il faut passer des auditions auprès de la RATP, il faut obtenir un badge qu'il faut renouveler tous les six mois." Et là, je me suis dit : "OK, c'est du sérieux." Alors, pourquoi ne pas me lancer dans l'aventure avec lui ? »

Dans le rétro, une ZX et un van Volkswagen

Les parcours sinueux, Simon Carrière connaît, lui aussi. « Je suis arrivé de Grenoble. Je faisais de la musique, je galérais un peu, résume-t-il. J'avais monté un gros groupe, avant qu'il n'y ait une mauvaise expérience qui fasse que... En fait, je suis tombé sur un mythomane qui m'a fait rêver de plein de choses et qui, finalement, m'a mis dans la merde. Pendant un an, vraiment, c'était très dur. » Pour se relancer, Simon décide de plier bagage. « J'ai tout lâché à Grenoble, je suis venu avec ma ZX blindée. » Avec, dans le coffre, des dettes en cadeaux et un prix France Bleu Isère pour flatter l'ego.

Sur les bords de Seine, celui qui arbore aujourd'hui une barbe en bataille et un catogan entend faire ses preuves. « Le départ à Paris, c'était aussi pour se prouver si on vaut vraiment quelque chose dans un endroit qu'on ne connaît pas : il n'y a pas le cercle d'amis, la famille... C'est une façon de se tester, de voir si c'est juste un rêve, une lubie, ou si vraiment c'est quelque chose qu'on peut vivre, quoi ! » Après une parenthèse au McDo – « pour assurer mes arrières », semble-t-il s'excuser –, Simon commence à s'en sortir avec sa seule musique, en cumulant prestations dans le métro et concerts. « Une sacrée victoire », synthétise le jeune trentenaire.

Fort de cette réussite, l'Isérois décide de « continuer (son) aventure en faisant un tour d'Europe ». Ou plutôt des tours d'Europe. En couchsurfing ou au volant de son van Volkswagen, il multiplie plusieurs années durant les virées sur le Vieux continent. Un road-trip de « treize pays en 109 jours », « un clip européen en huit langues », des périples en Scandinavie, Irlande ou Ecosse plus tard, le guitariste savoure. Car il le sait, la réussite est un plat qui se partage avant tout avec des amis.

« C'est la magie du métro ! »

Sur le trottoir de la rue de Charonne où la discussion s'est installée, la complicité entre Sophie et Simon saute aux yeux. Voilà plus d'un an qu'ils partagent la vie de "Musiciens du métro", un label estampillé RATP qu'ils ont renouvelé pour la troisième fois au mois d'octobre.

Les cigarettes se consument, mais l'un et l'autre sont intarissables. Ils se sourient, se marrent et multiplient les anecdotes. Tant et si bien qu'on ne sait plus vraiment ce qu'ils ont vécu chacun de leur côté et ce qu'ils ont fait en binôme.

La violoniste « professionnelle malgré (elle) » et le guitariste – autour de qui gravitent quelques autres musiciens – apprécient la vie qu'ils mènent, vantant tantôt la proximité avec leur public, tantôt leur liberté de mouvement. « Être musicien dans le métro, c'est une certaine liberté, indique Simon. Si on veut aller bosser dans le métro tous les jours pendant des heures et des heures, on peut le faire ; si on n'a pas envie d'y aller, on n'y va pas, il n'y a personne pour nous dire d'y aller. » Sophie complète : « Tous les jours peuvent être différents, soit parce qu'on va à un endroit différent, soit parce qu'on rencontre des gens différents. Il y a des jours où c'est vraiment déprimant et, à l'inverse, le lendemain on va y retourner en traînant des pattes et ça se passe super bien : c'est la magie du métro ! »

Mais Simon et Sophie voient plus loin : « Le métro, ça donne un esprit d'aventure ! », lancent-ils dans un éclat de rire.

L'été dernier, Simon a donc emmené Sophie dans ses bagages. Car c'est au contact du public que le duo s'épanouit le mieux. Eux qui abhorrent la monotonie se sont offerts une virée en Ecosse, à l'occasion du Edinburgh Festival Fringe, l'un des plus grands rassemblements d'arts de rue au monde. La jeune femme de 26 ans en garde un souvenir ému. Et pour cause : « C'est là qu'on a trouvé le nom de notre groupe, The Captains. Il y a ce bar à Edimbourg, qui porte ce nom, et qui propose chaque jour à des groupes, "Les Capitaines", d'organiser la soirée en invitant d'autres musiciens. Le temps d'une soirée, nous sommes donc devenus The Captains. » Le nom est resté.

A la tête d'un navire désormais porté par les vents favorables, voguant avec autant d'aisance sur scène, dans la rue ou les artères du métro, Sophie Chrisment et Simon Carrière ont trouvé le cap à suivre. Et ils n'ont visiblement pas l'intention d'en changer.

© 2023 par Sylvain Moreau.

 

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